Recension par Dr. Sébastien Goulard

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En 2020, la professeure Min Ye (Université de Boston) a publié son dernier livre, « The Belt Road and Beyond: State-Mobized Globalization in China: 1998-2018 » aux presses de l’Université de Cambridge.

Depuis 2016, avec l’intérêt mondial croissant pour l’initiative « Belt and Road » (BRI), des centaines de livres sur la stratégie et la mise en œuvre de la BRI en Chine ont été publiés. Mais peu ont réussi à  capturer l’essence de la BRI et beaucoup se sont concentrés uniquement sur les dimensions et les conséquences géopolitiques de la BRI. Pour la plupart des auteurs, la BRI représente l’essor de la Chine et la BRI constitue soit une menace pour les relations internationales, soit une opportunité de développement pour les pays étrangers. Bien que certains auteurs aient souligné les problèmes de surcapacité qui auraient pu conduire la Chine à lancer la BRI, peu d’entre eux ont analysé de manière approfondie les origines de cette stratégie.

Dans son livre, la professeure Ye retrace les origines de la BRI dans deux initiatives de développement majeures précédemment appliquées en Chine, à savoir le programme de développement de l’Ouest (West Development Programme, WDP) (1999) et le plan d’expansion mondiale chinoise ou China Goes Global (CGC) (2000). Les trois stratégies: la BRI, le WDP et le CGC sont toutes très ambitieuses mais aussi relativement ambigües, aucune ne présente de lignes directrices détaillées. Elles ont toutes été mis en œuvre à la suite de crises importantes (crise financière asiatique de 1997, crise financière de 2007, tremblement de terre au Sichuan en 2008) comme remèdes possibles pour soutenir la croissance économique intérieure. En conséquence, la BRI n’est pas apparue de manière soudaine ; cependant, comme ses prédécesseurs, la BRI peut être interprétée différemment par les gouvernements locaux et les entreprises.

Cet ouvrage étudie les relations entre les acteurs des stratégies nationales et du développement économique en Chine. La professeure Ye analyse l’initiative « Belt and Road » en utilisant la théorie de la mondialisation mobilisée par l’État (state-mobilized globalization, SMG) et la relation entre le capitalisme et la mondialisation dans la gouvernance chinoise. Selon l’auteure, le système chinois est différent des économies de marchés, des économies développementalistes, des marchés coordonnés et du capitalisme d’État. Les réformes économiques menées depuis 1978 ont donné à la Chine un système unique combinant à la fois un État fort et un marché fort.

Résumé et points clefs

Le point de départ de l’analyse de la professeure Min Ye est que la gouvernance de la Chine est profondément fragmentée entre trois blocs que sont 1) les hauts dirigeants nationaux, 2) les agences publiques et 3) les entreprises publiques (SOE), les entreprises privées et les gouvernements locaux. Selon Min Ye, les hauts dirigeants mettent en œuvre des stratégies de développement pour la renforcer  la cohésion sociale et le nationalisme, tandis que les gouvernements locaux sont motivés par la croissance économique. Les entreprises publiques et privées quant-à-elles recherchent des opportunités commerciales. L’auteure développe la théorie SMG dans le deuxième chapitre. En examinant les interactions entre les acteurs économiques sur une période de temps relativement longue (de 1998 à 2018), Min Ye montre qu’il existe une certaine coordination malgré une fragmentation des acteurs économiques.

Les trois chapitres suivants se concentrent sur les deux programmes de développement et la BRI. Le chapitre 3 examine la mise en œuvre du programme de développement de l’Ouest, une stratégie nationale lancée en 1999 pour réduire les inégalités territoriales entre l’Est et l’Ouest de la Chine. Selon l’auteur, le gouvernement central n’a donné que des directives, sans objectifs explicites, mais a réussi à coordonner les intérêts de divers acteurs économiques pour industrialiser la Chine occidentale.

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Le chapitre 4 examine la stratégie et le plan de développement China Goes Global  mis en œuvre en 2000 avant l’adhésion de la Chine à l’Organisation Mondiale du Commerce. Cette stratégie visait à accroître les investissements sortants de la Chine car le président de l’époque, Jiang Zhemin, considérait que le déséquilibre entre les investissements directs étrangers entrants et sortants n’était pas bénéfique pour la Chine. Dans les années 1990, les entreprises chinoises locales ne pouvaient pas concurrencer les entreprises étrangères qui ouvraient de nouvelles succursales en Chine. Avec le GGC, les entreprises chinoises ont été encouragées à investir à l’étranger pour devenir multinationales. Mais Ye note que les conditions du marché ont été plus influentes que la mobilisation « descendante » pour inciter les entreprises chinoises à investir à l’étranger.

La BRI est étudiée en détail dans le chapitre 5 où sont discutées ses origines et les motivations diplomatiques de la Chine pour lancer le programme. Min Ye soutient que la BRI fait suite à «  la diplomatie des infrastructures » initiée par la Chine dans les années 2000 mais qu’elle est mieux coordonnée. Un point important étant que la BRI a réussi à mobiliser tous les acteurs économiques en Chine. Cependant, la gouvernance réelle de la BRI est encore assez complexe, de sorte que les administrations locales et les entreprises peuvent également développer leurs propres plans de mise en œuvre pour la BRI, chacune en fonction de ses propres intérêts.

Selon la professeure Ye, les acteurs chinois de la BRI continueront d’attribuer une forte orientation commerciale à la BRI ; elle prévient les lecteurs que les pays étrangers peuvent avoir des « attentes irréalistes à propos des prêts accordées par la Chine », car ces états ont tendance à ne reconnaître que les dimensions géopolitiques et diplomatiques de la BRI.

La dernière partie du livre s’intéressent aux  acteurs infranationaux (domestiques) impliqués à la fois dans la BRI et dans les stratégies de développement précédentes. Dans le chapitre 6, la professeure Min Ye analyse comment les politiques de développement de la Chine ont été mises en œuvre dans trois villes différentes (Chongqing, Ningbo et Wenzhou). Elle montre que parce que ces trois villes jouissent de conditions socio-économiques différentes, leur interprétation des stratégies nationalistes n’était pas identique. Elle écrit « qu’une ville a une autonomie considérable dans le choix des directives centrales à suivre et des directives à ignorer ». Les villes chinoises utilisent en fait les stratégies nationales pour promouvoir leurs propres intérêts et objectifs. À Chongqing, les autorités ont principalement utilisé ces stratégies pour revitaliser les entreprises publiques, tandis qu’à Ningbo, la priorité était de moderniser l’industrie locale. A Wenzhou, ville qui jouit de moins d’autonomie, du fait de son statut (préfectoral), -et n’est donc pas en mesure de concurrencer les deux premières villes-, les entreprises locales se sont davantage concentrées sur les intérêts commerciaux à court terme. Pour Ye, la principale préoccupation des trois villes était la croissance économique locale et non les stratégies nationales.

La professeure Min Ye examine ensuite la réponse aux stratégies nationales formulées par trois entreprises chinoises: une entreprise publique et deux entreprises privées. Elle ne pense pas que les entreprises publiques chinoises aient pleinement adopté les stratégies nationales. Elle fait valoir que l’État et les entreprises publiques sont étroitement liés, mais que les entreprises publiques peuvent toujours poursuivre leurs propres intérêts commerciaux. Selon ses conclusions, les entreprises privées, tout comme les villes, utilisent également des stratégies nationales pour leurs propres intérêts. L’ambiguïté même de ces stratégies permet une interprétation large en fonction des conditions du marché. Les entreprises ont également aidé l’Etat à conduire certaines stratégies nationales (notamment le WDP), donc pour Ye, l’Etat et le marché se sont renforcés mutuellement grâce à ces stratégies nationales.

Dans son dernier chapitre, la professeure Ye soutient que le système SMG de la Chine est sans précédent en raison de la taille du marché chinois et du degré de mondialisation de son économie. Ce système a permis le développement de stratégies nationales, y compris l’initiative « Belt and Road » en Chine.

Ye semble plus circonspecte quant au succès de la BRI à l’étranger. Dans les pays étrangers, la Chine ne peut pas s’appuyer sur les mêmes « blocs fragmentés » pour mettre en œuvre ses stratégies. De plus, l’ambiguïté de la BRI peut être un obstacle pour les acteurs étrangers qui ne comprendraient pas ce projet.

Un livre pour mieux comprendre la BRI

Le livre du professeur Min Ye offre une perspective différente de la BRI. Dans ce livre bien construit, Min Ye partage avec nous la méthodologie qu’elle a adoptée et les obstacles qu’elle a également rencontrés dans certaines villes.

« The Belt Road and Beyond: State-Mobilized Globalization in China: 1998-2018 » vise principalement un public de chercheurs et d’étudiants désireux d’analyser le mécanisme des stratégies de développement en Chine.

La publication peut également être lue par les journalistes et les entrepreneurs qui souhaitent mieux comprendre l’initiative « Belt and Road ». La BRI a été largement couverte par les médias occidentaux, mais la plupart du temps, ils n’ont pas réussi à présenter l’impact national de la BRI sur la Chine. La fragmentation de l’économie chinoise est un point majeur mis en évidence par l’auteure, et cela peut (en partie) expliquer les retards ou l’évolution des projets BRI. Le livre montre également que les projets BRI sont ouverts aux entreprises étrangères tant que les entreprises chinoises voient un certain intérêt (commercial) dans cette coopération.

Un autre point clef abordé est que la Chine est habituée à travailler sur des stratégies à long terme. La BRI a hérité de certains traits du WDP et de la CGG, eux-mêmes créés pour résoudre les problèmes causés par les politiques de réforme économique adoptées depuis les années 1980. Oui, la BRI est ambiguë, mais cette ambiguïté donne suffisamment de liberté pour innover pour les acteurs économiques, y compris les gouvernements locaux.

Le livre “The Belt Road and Beyond: State-Mobilized Globalization in China: 1998-2018” peut être acheté sur le site de l’éditeur.

“The Belt Road and Beyond” par Prof. Min Ye
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